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14 mars 2015 6 14 /03 /mars /2015 09:35

Il y a longtemps, bien longtemps, le monastère de Saint-Lantier, en Picardie, était habité par des moines qu’on nommait les Templiers ou les chevaliers du Temple. Ces hommes étaient méchants et, dans tout le pays où ils étaient, chassaient le cerf et le sanglier, à travers plaines, vallées, prairies et forêts, sans souci de la récolte des pauvres paysans, sans songer aux sueurs des malheureux, et sans s’inquiéter si le laboureur ne mourrait point de faim l’hiver prochain. Et la nuit, dans la grande salle du monastère, ces mauvaises gens se réunissaient autour des tables de chêne toutes couvertes de viandes exquises, de volailles succulentes, de gibiers délicieux et de vins de toute sorte que l’on buvait dans d’énormes coupes d’or pur ; le plaisir allait son train, et dans les villages voisins les bonnes gens se signaient, disant tout bas :

« Voici nos seigneurs les Templiers qui chantent leurs maudites chansons. Quel nouveau malheur nous adviendra-t-il demain ? »

Les chevaliers du Temple se rendirent tellement odieux que le roi de ce temps-là, Philippe Le Bel, s’il m’en souvient bien, donna l’ordre de les arrêter dans toute la France et en fit périr un grand nombre.

Un seul, le frère Gaspard, échappa à cet arrêt. Gaspard était un homme juste et pieux qui, après avoir vaillamment combattu à la croisade, avait pensé à passer sa vie dans la prière et la retraite. Au monastère de Saint-Lantier, chacun le traitait de fou et d’insensé. Au lieu de se livrer à la chasse et aux orgies comme les autres Templiers, on le voyait toujours à genoux et priant, ou lisant quelque vieux manuscrit qu’il mettait ensuite des années à recopier. Un morceau de pain grossier et un peu d’eau lui suffisaient pour calmer sa faim et sa soif ; chaque matin il sortait du couvent, descendait au village, portait des provisions aux malheureux, et remontait ensuite dans sa chambre se livrer à la prière et à l’étude.

Un jour qu’à son habitude il revenait du hameau, le frère Gaspard eut l’idée de traverser la forêt pour y recueillir les plantes qui guérissent les maladies. Il arriva dans une clairière toute tapissée de ces bruyères aux clochettes rose qu’on rencontre dans les allées ensoleillées des grands bois. L’endroit lui parut si agréable, qu’il s’arrêta, se mit à genoux et pria.

Le soleil brillait radieux au-dessus des branches noueuses des vieux chênes ; la nature était comme en fête ; les feuilles bruissaient doucement caressées par la brise ; les insectes criaient sous la mousse, ou bourdonnaient en s’envolant du calice des menthes et des centaurées ; les oiseaux gazouillaient, piaillaient, caquetaient, s’appelaient d’un arbre à l’autre arbre, d’un buisson à l’autre buisson ; et tout au loin, dans le fond du bois, le coucou faisait entendre en sourdine son long cri mélancolique.

Tout à coup un rossignol vint se poser sur la tête du saint homme en prières et se mit à chanter à plein gosier un air si harmonieux, une si merveilleuse chanson, que le frère Gaspard leva les yeux et pour un instant oublia son oraison. Jamais le pieux Templier n’avait entendu pareille musique ; la mélodie lui sembla venir des cieux et devoir être celle des anges ou des séraphins. « Non, non, s’écria-t-il, ce chant n’est pas un chant terrestre ; cet oiseau, que je crois un rossignol, est un envoyé de Dieu !... »

Sa prière fut exaucée. Les heures, les jours, les semaines et les mois, les années et les siècles s’écoulèrent sans qu’un seul instant le rossignol cessât de chanter. La lumière du soleil dora toujours la cime des grands chênes ; les insectes ne cessèrent de bourdonner, les fleurs de pousser et d’embaumer, les pinsons, les fauvettes et les mésanges de gazouiller et de caqueter, le coucou de crier son long appel dans le lointain.

Durant ce temps, les chevaliers maudits furent brûlés vifs te leur couvent démoli jusqu’à la dernière pierre, et personne ne songea plus au père Gaspard disparu on ne savait comment. Le roi de France mourut, puis ses trois fils : d’autres rois lui succédèrent ; les guerres désolèrent le pays ; les ennemis furent victorieux et ensuite battus. D’autres temps étaient arrivés. Le couvent de Saint-Lantier avait été rebâti et habité par d’autres moines ; mais dans la forêt prochaine, le saint homme était toujours à écouter le rossignol.

Enfin, au bout de cinq cents ans, l’oiseau se tut subitement, s’envola et disparut. Il sembla au frère Gaspard que du ciel il tombait sur la terre

« Comme ce rossignol chantait merveilleusement bien ! murmura le Templier. Il m’en a fait oublier ma prière ! »

Le moine acheva son oraison, se releva et prit le chemin du monastère, en s’arrêtant de ci de là pour cueillir quelque plante utile.

A la sortie du bois, le bon Templier s’arrêta tout ébahi.

« Est-ce que je rêve ? » s’écria-t-il.

Le village n’était plus à la place où il l’avait laissé ; l’église ne ressemblait en rien à l’ancienne ; sur la rivière, des moulins tournaient lentement sous le choc des cascatelles ; un peu plus loin, une grande ville s’élevait avec ses murailles, ses maisons et ses clochers. De grands jardins touffus entouraient le couvent, et les bâtiments n’avaient aucunement l’aspect que leur connaissait le saint homme.

« C’est sans doute un artifice du démon ! » pensa Gaspard.

Il se signa et pria, mais rien n’y fit. Tout resta tel qu’il venait de l’apercevoir.

Enfin, il se décida à s’en aller sonner à la porte de l’étrange couvent qu’il avait devant les yeux. Des paysans qu’il rencontra le regardèrent curieusement et lui ne les reconnut point. Il arriva au monastère et agita la cloche.

Le frère tourier vint ouvrir. Son costume ne rappelait en rien celui des Chevaliers du Temple.

« Que voulez-vous, frère ? » demanda-t-il à Gaspard.

- Ce que je veux, Mais… entrer dire mes prières, me retirer dans ma cellule et me mettre au lit.

- Vous mettre au lit ? De quel lit parlez-vous donc ?

- Du mien, certainement !

- A votre langage, on vous croirait de la maison, et cependant vous êtes un étranger !

- Un… un… étranger !… murmura le Templier.

- Oui, si j’en juge au singulier costume dont vous vous êtes revêtu, je ne sais dans quel but. Qui êtes-vous ?

- J’allais moi-même vous faire cette question. Je ne comprends rien à ce qui m’arrive. Suis-je insensé ? Je commence à le supposer ! Ou bien le Diable a-t-il enchanté ce pays et ce monastère ? Toujours est-il que je ne vous reconnais point.

- Expliquez-vous, mon frère.

- Ce matin, je suis sorti du couvent et je suis allé porter de la viande et du vin à la pauvre Yvette, la femme du vieux ménétrier. M’étant mis à prier dans le petit bois, j’ai entendu chanter un rossignol d’une façon si merveilleuse que j’ai pensé que c’était un ange sous une forme d’oiseau. Puis je suis revenu. Et voilà que le village s’est transporté dans la colline, qu’une ville est sortie de terre avec ses murs et ses églises, et que le couvent est habité par des moines que je ne reconnais point !

Quelques frères s’étaient groupés autour du chevalier du Temple.

« Comment se nommait le supérieur du couvent lorsque vous êtes sorti ? Lui demanda l’un d’eux.

- Son nom ? Qui ne le connaît point ? C’est Adhémar de Courcy !

- Adhémar de Courcy ! Il y a longues années que le dernier des Courcy dort dans son tombeau de pierre… Mais sous quel roi ceci se passait-il ?

- Le roi Philippe est-il donc mort ? Les Templiers…

- Seriez-vous l’un de ces Templiers qui furent, il y a cinq cents ans et plus, brûlés vifs par l’ordre de Philippe le Bel ?

- Il y a cinq cents ans ?… Ah ! Mes frères, je suis fou !

Le bon moine, cette fois, était fermement convaincu d’avoir perdu son bon sens.

« Attendez, dirent les frères du couvent. Nous avons un moine ici fort âgé qui écrit l’histoire de notre monastère. Peut-être pourra-t-il vous renseigner mieux que nous ne serions le faire ».

Le vieillard écouta le récit de Gaspard avec attention.

« Frères, dit-il, quand j’entrai dans ce couvent, j’étais encore très jeune ; j’entendis alors dire à un vieux frère que lorsqu’il n’était que novice, les plus vieux racontaient que trois siècles auparavant, un Templier nommé Gaspard était sorti du monastère et n’avait jamais reparu. Peu de temps après, l’ordre des Chevaliers du Temple avait été supprimé, et le couvent démoli, et l’on ne s’était plus occupé du moine disparu. Ne serait-ce pas ce vénérable frère ?

- C’est cela même ! s’écria le Templier. Et maintenant je comprends tout ce qui m’arrive. « Puissé-je vivre cinq cents années à écouter ce rossignol ! » Me suis-je dit en entendant le chant merveilleux de l’oiseau. Dieu m’a exaucé. Et voilà que j’ai vécu cinq siècles au-delà du temps que j’avais à passer sur la terre !… En quelle année sommes-nous ?

- En 1812, et Napoléon est l’empereur des Français.

- Que m’importe ! Laissez-moi prier, car je sens que je ne vais pas tarder à mourir !

Le bon Templier s’agenouilla un instant, et presque aussitôt il mourut de la mort des saints.

Kathleen Couillard

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commentaires

Cigalette 106 23/01/2016 05:09

Bonjour et merci pour ce très beau récits je repasserais vous lire, bon WE

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