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23 juin 2011 4 23 /06 /juin /2011 14:02

LORSQUE VOUS PRIEZ, DITES : « PÈRE ».

Un jour où Jésus était en prière, les disciples lui dirent : « Seigneur, apprends-nous à prier ».

Le Sauveur leur répondit en leur enseignant cette admirable formule du NOTRE PERE dont Tertullien a dit « qu’elle est un véritable abrégé de tout l’Evangile » et que nous devons considérer comme la prière-type du chrétien, une prière parfaite en vérité, car si nous la récitons en entrant dans les intentions profondes qui s’y manifestent (et qui sont celles du Cœur de Jésus) nous sommes sûrs de prier le Père comme il veut être prié et lui demander ce qui est le plus utile à nos âmes.

De cette merveilleuse prière, il nous faut tout d’abord approfondir le sens et la portée de l’invocation initiale qui est – si l’on prend le texte évangélique de Luc[1] – le mot Père. Jésus, c’est évident, désire que d’emblée nous fixions le regard de notre Foi et de notre Amour sur le mystère qui est la source de tous les autres : celui de la PATERNITE de DIEU.

Sans la révélation qu’il nous a apportée, nous n’aurions jamais pu nous permettre de parler de Dieu comme d’un Père. Certes, de nombreuses religions ont désigné le Créateur, l’Eternel, l’Infini, l’Absolu, le Tout Autre, en l’appelant Père, mais sans nous acheminer aussi loin vers le mystère d’un Dieu d’Amour.

DIEU est tellement Père, en effet, qu’il n’est « que Père ». 

En lui donnant cette appellation à la suite de Jésus nous professons qu’Il est avant tout PERE au-dedans de Lui-même dans sa Vie toute de pensée et d’Amour et que c’est de toute éternité qu’Il est parfaitement Père.

Au-dedans de sa pensée, Il communique tout ce qu’Il est à un Fils (que saint Jean appelle LE VERBE), si bien que ce Fils vit pleinement de la Vie du Père.

Le Père et le Fils ne font qu’Un : « Moi et le Père, nous sommes Un »[2] et ils respirent ensemble un Unique Esprit d’Amour.

Ces trois Personnes : le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne font absolument qu’Un et sont infiniment bienheureuses dans leur Unité.

Mais Dieu ne nous a révélé le secret de sa prodigieuse Vie Trinitaire que parce qu’Il voulait, par son libre Amour, être aussi Notre Père, que parce qu’Il voulait, ô merveille ! Nous offrir cette grâce inouïe de nous élever à être, nous aussi, ses enfants en nous communiquant une vie nouvelle : sa propre vie divine et en nous donnant la capacité, dès ici-bas, d’entrer dans son intimité par des relations à jamais personnelles.

C’est dans ce but, on ne le soulignera jamais assez, qu’Il nous a créés, puis recréés en son Fils Unique, le Verbe Incarné, envoyé sur terre pour « nous racheter et nous conférer l’adoption filiale ».[3]

Chaque fois que nous pensons à « cette manifestation d’amour que le Père nous a donnée »[4] ; chaque fois que « l’Esprit-Saint  se joignant à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu »[5] nous fait crier ce mot d’infinie tendresse enfantine : « Abba » (terme araméen dont l’équivalent français est « Papa ») quel peut bien être le premier sentiment qui monte spontanément de notre cœur émerveillé, sinon celui d’une joie exultante et infiniment reconnaissante ?

Or - nous ne l’avions sans doute pas remarqué – c’est le même bondissement de joie dans le mouvement profond de l’âme que Marie, la Fille si aimée et si comblée du Père a exprimé dans son Magnificat, cette étonnante prière de louange et d’action de grâces où l’on trouve déjà toutes les attitudes, aspirations et préoccupations que Jésus a incluses dans le Notre Père.

Aussi, on devine aisément ce que dût être pour Marie la prière du Seigneur dès qu’elle l’eût apprise. Elle en fit très certainement sa prière préférée, une source intarissable pour sa contemplation, un moyen de s’unir très intimement au Père en communion d’âme avec Jésus, son Divin Fils.

Prions-la donc très fort pour qu’elle nous apprenne à tourner de plus en plus notre regard vers le Père et à nous adresser à Lui dans cet esprit de simplicité confiante et joyeuse, de profonde humilité et d’abandon total qui caractérise l’enfance évangélique sans laquelle, Jésus l’a clairement affirmé, personne ne peut entrer dans le Royaume des Cieux.

Avec Marie, par Jésus et en Lui et sous le souffle du Saint-Esprit, efforçons-nous de rendre chaque jour plus intense notre relation filiale avec le Père.

NOTRE PÈRE 

La prière enseignée par Jésus qui est la prière-type, la prière-source de toutes les autres nous est parvenue sous deux formes.

L’une se trouve au chapitre 6 de saint Matthieu et l’autre au chapitre 11 de saint Luc.

Nous avions déjà noté précédemment que pour introduire cette prière, saint Luc ne dit pas « Notre Père », mais « Père », c’est-à-dire « Mon Père » (Abba en araméen) comme le faisait Jésus dans sa prière personnelle.

Certes, Lui seul, en sa qualité de Fils Eternel ne faisant qu’un avec le Père, avait-il le droit de s’adresser à Lui avec une telle familiarité, une telle intimité !

Mais parce qu’en Lui, le Fils Unique, nous sommes devenus des fils par adoption, à nous aussi ce privilège a été accordé.

Ce que le Pater selon saint Luc met tout particulièrement en lumière c’est que la prière chrétienne a pour caractéristique principale d’être une relation personnelle avec Dieu.

Dieu n’est pas seulement notre Père à tous en général, mais le Père de chacun de nous. C’est à Lui, mon Père très aimant qui est là présent et « qui voit dans le secret » que je dois m’adresser dans la solitude de ma chambre après avoir fermé la porte.

N’est-il pas l’Ami par excellence à qui je peux tout dire, qui sera heureux d’écouter mes confidences et qui me le rendra ?

Ce caractère privé de la prière est indispensable pour la croissance de la vie spirituelle.

C’est la prière du cœur, d’une grande intimité d’amour avec le Dieu qui vit en nous ; celle que tout chrétien doit pratiquer dans l’Oraison définie par Sainte Thérèse d’Avila comme :

« une amitié intime, un entretien fréquent, seul à seul, avec Celui dont nous nous savons aimés ».

Il ne faudrait pas, toutefois, que ce rappel de la dimension personnelle de la prière chrétienne nous fasse oublier sa dimension communautaire, si clairement exprimée par le pluriel de la formule du Pater selon saint Matthieu.

Notre prière de disciples du Christ a ceci de très particulier, en effet, qu’elle ne peut dire à Dieu « Père » qu’en Lui disant « Notre Père ».

Cela veut dire tout d’abord qu’en chaque chrétien qui prie, c’est l’Eglise toute entière qui prie. Car notre prière, quelle qu’elle soit, et si solitaire qu’elle soit, fait partie de la prière commune de tous les fils de Dieu, lesquels ne peuvent êtres fils qu’en vivant de cette même vie que le Christ, tête du Corps mystique, communique à tous ses membres. Elle n’est qu’un élément de la vie de prière de l’Eglise, cette grande Priante qui ne cesse de fixer son regard de Foi et d’Amour sur le Père, par le Fils dans l’Esprit.

Ayons donc bien conscience que lorsque nous disons « Notre Père » nous prions au nom de tous et pour tous ; nous entrons dans une communion universelle qui ne cesse de se dilater.

Cela veut dire ensuite que notre attitude ne peut être filiale vis-à-vis de Dieu que si elle est vraiment fraternelle vis-à-vis de toutes les personnes créées à l’image et à la ressemblance de Dieu et sauvées par le sang de l’Agneau.

Si je reconnais Dieu comme mon Père, je dois reconnaître aussi qu’il a d’autres enfants et que par conséquent ces enfants sont mes frères :

« Vous êtes tous frères, affirme Jésus, car votre Père Céleste est Unique ».[6]

Cette qualité d’enfants du même Père abolit tous les murs de séparation. Les différences de race et de patrie, de sexe et de condition sociale s’évanouissent dans l’unité supérieure de l’adoption divine commune à tous.

Je ne peux donc pas dire : Notre Père en esprit et en vérité si j’oublie que la fraternité humaine n’exclut personne ; si je ne m’efforce pas d’aimer le prochain le plus proche comme le plus éloigné de ce même amour dont le Père lui-même l’aime.

Ce qui revient à dire que je dois faire disparaître de mon cœur tout vestige de haine, d’orgueil, de violence, tout égoïsme, tout préjugé et toute rancune.

« Notre Père » : quelle richesse dans ces deux mots !

Puissions-nous y voir un rappel constant des deux grands Commandements qui constituent la loi fondamentale du Christianisme (en même temps qu’un appel à les vivre).

Parce que Dieu est Père nous devons l’aimer de tout notre cœur, de toute notre âme, de toutes nos forces et de tout notre esprit ; Lui qui le premier nous a aimés si merveilleusement.

Parce que Dieu est Notre Père, nous devons aimer tous ses autres enfants comme nous-mêmes. Nous devons nous aimer les uns les autres comme le Christ nous a aimés.

« En disant « Notre Père » je jette mon cœur dans le Cœur de Dieu,

mais après avoir enfermé dans mon cœur tous les hommes ».[7]  

 QUI ES AUX CIEUX,

Dans l’admirable prière qu’il nous a enseignée, à l’invocation « Notre Père », Jésus nous a fait ajouter : « Qui es aux cieux ».

Que signifie cette image qui est traditionnelle dans l’Ancien Testament et que Notre Seigneur Lui-même emploie fréquemment ?

Dire que Dieu, Notre Père, est (si l’on traduit correctement le grec de saint Matthieu) « Le dans les cieux » ou « Celui dans les cieux », c’est tout d’abord proclamer sa Transcendance absolue, cette propriété qui le place infiniment au-dessus de l’homme et de tout l’Univers créé, parce qu’Il est seul « Celui qui est », subsistant par Lui-même et possédant une perfection sans limites.

« Dieu est grand, et sa grandeur n’a pas de mesure ».[8]

Ayant de toute éternité une plénitude de vie, de connaissance, d’amour et de bonheur qui dépasse tout ce qu’on peut concevoir ; étant de soi le Très-Haut, le saint, le Séparé, Il est hors d’atteinte de toute créature si parfaite soit elle.

La parole de saint Paul : « ce que l’œil n’a pas vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au cœur de l’homme » s’applique ici parfaitement.

Mais bien que Dieu soit « l’Au-delà de tout », le Tout Autre, rien ne l’empêche d’entrouvrir Lui-même quelque chose du voile qui le cache et c’est précisément ce qu’Il a fait par la révélation ébauchée dans l’Ancien Testament et conduite à sa perfection par le Christ.

« Dieu, nul ne l’a jamais vu ; le Fils Unique qui est dans le sein du Père, Lui l’a fait connaître ».[9]

Ce rappel discret de la Transcendance de Dieu, de sa grandeur, de sa Souveraine Majesté au début de chaque Pater devrait éveiller et fortifier en nous un sens très profond de l’Adoration, cet acte volontaire par lequel la créature reconnaît librement, et effectivement tous les droits de Dieu Créateur sur elle, par lequel elle reconnaît que Dieu est à l’origine de tout ce qu’elle est et que par conséquent toute sa vie de créature dépend radicalement de Lui et doit Lui être soumise dans une attitude de totale humilité et de service désintéressé : « Messire Dieu, premier servi ».

Il y a, en second lieu, dans l’expression « qui es aux cieux » une signification particulièrement émouvante mais qui ne nous est malheureusement pas assez familière. Elle se fonde sur le fait que le Dieu Tout Autre s’est révélé comme étant un Dieu tout proche, qui ne nous est pas seulement présent parce qu’Il est la cause permanente de notre être, mais qui dans la folie de son Amour a voulu aller beaucoup plus loin : jusqu’à se rendre présent au plus intime de nous-mêmes d’une présence toute d’amitié ainsi que Jésus nous l’a affirmé dans son discours après la Cène :

« Si quelqu’un m’aime… mon Père l’aimera et nous viendrons chez lui et nous ferons chez lui notre demeure ».[10]

Mystère stupéfiant de la Grâce sanctifiante qui, à partir du Baptême, fait de chacune de nos âmes un ciel véritable où la Très Sainte Trinité habite avec tout le secret de sa vie intime. Commentant la prière du Seigneur, saint Augustin nous explique, en effet, que les « Cieux » désignent les saints en état de grâce. Et cette même signification, nous la retrouvons clairement exposée chez saint Thomas d’Aquin.

Donc, chaque fois que je dis : « Notre Père qui es aux cieux », je dois aussitôt penser – et avec quelle joyeuse reconnaissance ! – « Notre Père qui es dans mon cœur ».

Enfin, en nous faisant invoquer Dieu comme le Père « qui est aux cieux », Jésus veut nous faire souvenir que notre patrie véritable est au ciel :

« Nous n’avons pas ici-bas de cité permanente, nous cherchons la cité future ».[11]

Nous sommes ainsi invités à nous détacher de tout ce qui est purement humain et matériel afin de tendre toutes nos énergies vers les réalités éternelles qui sont notre but ultime, notre incomparable destinée nous dit saint Paul :

 « Recherchez les choses d’En-Haut, tendez vers les choses d’En-Haut, et non pas vers celles de la terre ».[12]

Oui, le Père nous attend au ciel, ce ciel de gloire, dont le sacrifice d’amour de son Fils nous a ouvert les portes et dont le Saint-Esprit, en faisant de nous ses enfants adoptifs, nous constitue héritiers avec le Christ.

Puisse la perspective de cette vie éternelle du Ciel – où notre communion à Dieu commencée ici-bas dans l’état de grâce s’épanouira dans le bonheur infiniment comblant de l’état de gloire – nourrir notre Espérance ! 

QUE TON NOM SOIT SANCTIFIÉ,

Jésus désire que notre sentiment filial à l’égard de Notre Père des Cieux s’épanouisse dans l’adoration la plus haute, celle qui consiste à désirer et à souhaiter ce que Dieu Lui-même désire et souhaite.

C’est la raison pour laquelle Il a placé en tête de la prière-type qu’Il nous a enseignée trois demandes-souhaits qui nous tournent résolument vers Dieu, nous font penser d’abord à Lui d’une manière tout à fait désintéressée.

Après seulement viennent quatre demandes-requêtes par lesquelles nous demandons à Dieu de penser à nous, de pourvoir à toutes nos nécessités spirituelles et matérielles.

Nous comprenons ainsi que ce qui doit nous tenir le plus à cœur ce ne sont pas nos besoins personnels mais le Nom de Dieu, son Règne, sa Volonté.

Ceci étant précisé, réfléchissons au sens et à la portée de la première demande du Notre Père. La prière chrétienne, nous le savons, est essentiellement « une louange à la gloire de Dieu ».[13]

Cette louange nous la proclamons (en souhaitant que tous les hommes s’y associent) chaque fois que nous disons :  « Que ton Nom soit sanctifié ! »

TON NOM … pour nous, aujourd’hui, le nom est une simple étiquette destinée à nous identifier. Dans la Bible il exprime toujours la personne en sa profondeur. Il dit à la fois la présence active de quelqu’un et sa distance.

Aussi, connaître le Nom de quelqu’un est-ce avoir accès au mystère de son être ?

Par le mot NOM, Jésus désigne donc, c’est évident, DIEU Lui-même, Son Essence Divine, Sa Providence Paternelle, Sa Perfection Absolue. Parce qu’il évoque, ce NOM ineffable, Sa Présence à la fois séparée et rayonnante, autrement dit Sa Sainteté, Il mérite un infini respect. On sait que les Israélites n’osaient même pas prononcer le Nom de Yahvé. Le chrétien, fils adoptif de Dieu n’a pas cette timidité, mais il entoure le Nom Divin d’une extrême vénération et demande qu’Il « soit sanctifié » c’est-à-dire glorifié.

Il ne s’agit pas, on le comprend aisément, d’ajouter à la Sainteté Absolue de Dieu – Sainteté que le Père possède en Lui-même et par Lui-même éternellement – laquelle consiste en une supériorité essentielle dans l’être et dans l’agir plutôt qu’en une simple perfection morale.

Il s’agit tout d’abord de demander à Dieu d’assurer Lui-même efficacement sa Propre Gloire en manifestant la splendeur de Son Etre par l’Amour qu’Il communique aux hommes, par toutes les merveilles qu’Il accomplit en leur faveur. C’est tout le sens de la prière que Jésus a prononcée le soir du Jeudi-Saint : « Père, glorifie ton Nom. » Il s’agit ensuite de demander à Notre Père des Cieux la grâce de contribuer nous-mêmes le plus possible au rayonnement de sa gloire.

Or, ce supplément de gloire nous le Lui procurons, bien sûr, lorsque nous lui adressons nos louanges ; mais nous le Lui procurons bien davantage lorsque nous nous efforçons de l’aimer comme Il veut être aimé, c’est-à-dire en communiant à l’amour qu’Il a pour Lui-même par l’accord de notre volonté avec la complaisance qu’Il prend en Sa Perfection Infinie, en communiant à l’amour qu’Il a pour nous-mêmes par une obéissance filiale à Sa Sainte Volonté, en communiant à l’amour qu’Il a pour tout être humain, cet être humain qu’Il a créé à Son Image et recréé dans le sang du Christ, en qui Il vit ou rêve de vivre par Sa Grâce Divinisante.

Oui, que s’affermisse en nous cette conviction : c’est en progressant continuellement dans cet amour surnaturel de Dieu et de nos frères – réalisant par là l’Idéal de Sainteté que Jésus nous a proposé : « Soyez parfaits comme votre Père Céleste est parfait » - que nous sanctifierons hautement le Nom du Père.

Plus nous l’imiterons dans Sa Perfection et plus Il sera respecté, révéré, adoré et aimé.

Quelles louanges ne lui attire pas un seul saint vivant sur la terre !

Plus nous vivrons saintement et plus nos frères seront inclinés à reconnaître que Dieu est l’Etre Absolu, Le Possesseur de Toute Sainteté, Le Centre de Toute Gloire.

« Votre lumière, nous dit Jésus, doit briller aux yeux des hommes afin qu’ils voient vos bonnes œuvres et glorifient votre Père qui est dans les Cieux ».[14]

Que Marie, la Reine de tous les Saints, nous aide à sanctifier le Nom du Père par notre sanctification même. 

QUE TON RÈGNE VIENNE,

C’est pour l’avènement du Règne du Père que Jésus nous fait prier instamment dans cette deuxième demande du Pater.

Ce Règne qu’Il désigne le plus souvent par l’expression « Royaume de Dieu (ou des Cieux) » et qui occupe une place centrale dans sa prédication est à la fois visible et invisible, intérieur et manifesté au dehors. Il l’a inauguré, Lui le Roi Messianique, en fondant l’Eglise qui en est le commencement sur la terre.

Quand nous disons : « Que ton Règne vienne » c’est vers l’avenir, vers le monde de l’éternité qu’il nous faut d’abord et avant tout porter nos regards, car ce qui est visé par cette demande c’est le Royaume du Père tel qu’il sera lorsqu’il aura atteint Sa Plénitude, Sa Perfection Absolue, Son Etat Définitif.

En vérité, notre prière ne sera pleinement exaucée qu’au dernier jour, quand le sang de Jésus aura purifié toutes les âmes et que le nombre des élus sera complet. Alors, le Christ-Roi reviendra dans sa Gloire pour juger les vivants et les morts et la parole de saint Paul s’accomplira :

« Ayant soumis toutes choses, il se soumettra à Celui qui lui a tout soumis ».[15]

Puis Il offrira au Père son Royaume en présent magnifique et éternel : Dieu sera tout en tous et son Règne ne connaîtra pas d’obstacles.

« Quel est donc le Royaume dont tu souhaites l’avènement ?

Celui dont parle l’Evangile : Venez les bénis de mon Père,

Prenez possession du Royaume préparé pour vous depuis la fondation du monde ».[16]

Mais la deuxième demande du Notre Père porte aussi sur un royaume déjà présent qui doit s’étendre et gagner de plus en plus les profondeurs de l’être et de la vie humaine.

En nous rappelant la parole de Jésus : « Le Royaume de Dieu est au-dedans de vous » nous devons demander que le Royaume du Père (c’est-à-dire la grâce sanctifiante) puisse s’établir en premier lieu au plus intime de notre cœur. Le but que nous devons poursuivre en effet, et sans jamais arrêter ou ralentir notre marche, c’est que le Christ devienne « La Vie de notre vie » ; que tout en nous soit à Lui et par Lui au Père dans l’unité du Saint-Esprit, de sorte qu’il ne reste plus rien en nous qui ne soit totalement à Lui. Telle est la perle de grand prix qui vaut que, pour elle, nous renoncions à tout le reste.

Comprenons bien toutefois que Celui qui a accepté Dieu comme Roi ne peut pas limiter ce royaume à sa propre personne. Il priera donc en second lieu et il ne manquera pas d’agir pour que l’Eglise dont il est un membre vivant s’étende de plus en plus parmi les peuples du monde et pour que s’accroisse le nombre des sauvés.

Celui qui a choisi Jésus pour son Seigneur et son Roi ne peut nourrir désormais d’autre ambition que de le faire régner. Il aime chacun de ses frères comme un autre lui-même ; il souhaite pour lui les mêmes biens surnaturels dont il est l’heureux bénéficiaire et il fait tout ce qu’il peut pour l’aider à acquérir ces biens.

Que les progrès de l’Evangélisation et la conversion des pécheurs soient donc au premier rang de nos préoccupations ! Ne nous lassons pas de prier pour que vienne le Règne de Dieu Notre Père qui est un Règne de Grâce, de Vérité et d’Amour. Qu’il règne sur les intelligences, sur les cœurs et sur les volontés ! Que les intelligences obscurcies par le péché s’éclaircissent, que les volontés rouillées et amollies par l’indolence se réveillent et que l’on aille à la recherche du seul bien capable de combler le cœur humain, c’est-à-dire Dieu !

« Que ton règne vienne !»

Ah ! Si nous savions la portée de notre prière !

Le Père PANNET essaye de nous la faire entrevoir dans le beau passage suivant qui est particulièrement encourageant.

Méditons-le longuement :

« Autant nos actes et nos pensées nous font découvrir les limites étroites de nos vies quotidiennes, autant nous savons que notre prière n’a pas de frontière.

Dieu a besoin de nous pour aller jusqu’au bout de sa grâce.

Nous pouvons prier pour le monde entier.

Vous avez bien entendu : pour le monde entier.

Cette invitation s’adresse avec plus d’insistance à ceux qui se croient

 faibles, inutiles, solitaires ou grands pécheurs incorrigibles ».

« Dieu a jugé bon d’accorder aux prières des humbles

le salut de ceux qui sont au-dessus d’eux ».[17]

« Vous serez forts si vous ne comptez pas sur vos seules forces.

Nous nous trompons en sous-estimant les forces du malin qui nous désagrègent, mais

nous nous trompons encore davantage en sous-estimant les forces de l’Esprit-Saint qui peuvent multiplier à l’infini notre prière.

Notre prière c’est un petit caillou dans la mer mais son choc provoque des ondes concentriques qui vont se perdre au-delà de nos regards et même de nos espoirs ». 

QUE TA VOLONTÉ SOIT FAITE SUR LA TERRE COMME AU CIEL.

Quand nous disons à notre Père des Cieux : « que ta volonté soit faite », cela peut vouloir dire, qu’elle soit faite par nous ou qu’elle soit faite par Toi.

Qu’elle soit faite par nous : il s’agit de nous conformer à la Volonté de Dieu en tant qu’elle est la règle morale de nos actes, nous signifiant clairement ce que nous devons faire par des commandements ou des conseils.

Les théologiens lui donnent le nom de volonté signifiée.

Qu’elle soit faite par Toi : il s’agit de nous conformer à la Volonté de Dieu qui gouverne toutes choses avec Sagesse, en dirigeant les évènements pour les faire converger à sa Gloire et au Salut des hommes et qui nous est manifestée par conséquent à travers ces évènements.

On l’appelle Volonté de bon plaisir.

Notre conformité à la Volonté signifiée de Dieu consiste en premier lieu à vouloir tout ce que Dieu nous commande explicitement soit par des préceptes, soit par des interdictions.

« La doctrine chrétienne nous propose clairement les vérités

que Dieu veut que nous croyions, les biens qu’Il veut que nous espérions,

les peines qu’Il veut que nous craignions, ce qu’Il veut que nous aimions,

les commandements qu’Il veut que nous pratiquions et

les conseils qu’Il désire que nous suivions ».[18]

Notons bien ici qu’il y a – faisant partie intégrante des commandements du Seigneur – ce qu’on appelle les devoirs d’état : ce sont comme des préceptes particuliers qui nous incombent en raison de la vocation spéciale et des fonctions que Dieu nous assigne.

Jésus nous fait demander dans le Notre Père la grâce de dire OUI à tous ces Vouloirs Divins.

Sans une telle adhésion, si coûteuse parfois, nous ne pouvons pas nous sanctifier.

Notre conformité à la Volonté signifiée de Dieu consiste en second lieu à suivre les conseils que Dieu nous donne. Il arrive assez souvent, en effet, que le Seigneur persuade que telle ou telle chose serait meilleure pour nous.

Un conseil – il importe de le préciser – ne nous oblige pas sous peine de perdre l’Amour de Dieu :

« Je t’aimerai, nous dit-il, si tu continues à faire ce que tu fais,

mais si tu faisais cette chose-là qui est possible pour toi,

je t’aimerai davantage ».

Le récit évangélique du jeune homme riche illustre parfaitement cela.

Ce jeune vient vers Jésus et lui demande :

« Maître, que faut-il faire pour avoir la vie éternelle ? »

Jésus lui dit :

« Observe les commandements ».

Le jeune homme riche répond :

« J’ai fait ces choses depuis ma jeunesse ».

Jésus le regarde et, le regardant Il l’aime parce qu’Il voit que c’est vrai.

Jésus lui dit alors :

« Eh bien, si tu veux être parfait, va, vends tout ce que tu as,

distribue-le aux pauvres, puis viens et suis-moi ».

Et le jeune homme s’en alla tout triste.[19]

Cela ne veut pas dire que Jésus l’abandonne pour la vie éternelle – il sera sauvé, ce jeune homme – mais qu’il l’abandonne pour une sainteté plus haute.

Nous prions donc dans la troisième demande-souhait du Pater pour que la Volonté de Dieu signifiée soit obéie. Nous demandons aussi que Sa Volonté de bon plaisir soit accueillie. Pour nous conformer à cette Volonté de bon plaisir, nous devons la soumettre à tous les évènements providentiels voulus ou permis de Dieu pour notre plus grand bien et surtout pour notre sanctification. Il peut s’agir d’évènements heureux ou malheureux, de calamités publiques ou de malheurs privés, de revers ou de succès, de maladie ou de bonne santé, d’épreuves intérieures ou de consolations, de peines ou de joie, peu importe.

« Une chose est sûre, c’est que tout concourt au bien de ceux que Dieu aime.

Que Dieu ait voulu ou permis seulement ce qui survient,

l’essentiel est de l’accueillir de manière entièrement positive.

Un tel évènement, supprime ses fruits de mort,

le fait servir à l’histoire sainte d’une existence et à celle du monde ».[20]

Ce qu’il nous importe de bien comprendre, c’est que nous ne sommes plus ici dans le domaine de l’obéissance, mais dans celui de l’abandon, cette disposition intérieure si nécessaire, qu’il faut instamment demander à l’Esprit-Saint de créer et de soutenir à chaque instant dans nos cœurs.

Oui, Père « que Ta Volonté soit faite », car nous ne pourrions pas t’aimer de façon authentique si nous voulions autre chose que ce que Tu veux, nous ne serions pas vraiment tes fils si notre volonté n’était pas librement, totalement calquée sur la Tienne.

L’Amour envers Toi ne peut s’exprimer en plénitude qu’en disant : « Que Ta Volonté soit ma volonté ». 

DONNE-NOUS AUJOURD’HUI NOTRE PAIN DE CE JOUR

Dans les trois demandes-souhaits qui constituent la première partie du Pater, nous avons demandé la Glorification de Dieu Notre Père dans l’accomplissement de Sa Volonté.

Nos regards se sont portés vers Lui dans le ciel, puis vers la terre et les conditions de son Règne ici-bas, car il est dans l’ordre que la prière d’adoration et de louange précède la prière de demande.

Jésus nous apprend ainsi à nous établir dans une attitude toute filiale vis-à-vis de ce Père des Cieux que nous devons aimer avant tout pour Lui-même.

Mais maintenant que nous avons donné la priorité à ses intérêts, que nous avons pensé d’abord à Lui, nous Lui demandons de penser à nous, de pourvoir à toutes nos nécessités de corps et d’âme, nous comportant à son égard comme des mendiants qui reconnaissent leur misère et son inépuisable bonté. Et là, dans ces quatre demandes-requêtes qui constituent la deuxième partie de la prière du Seigneur c’est bien la même attitude filiale – laquelle attend tout comme un don d’amour du Père – qui continue à se manifester : les besoins qu’elles exposent ne sont rien d’autre, en effet, que ce qu’il nous faut pour réaliser les demandes de la première partie ; ce sont des besoins d’enfants de Dieu pour mener une vie d’enfants de Dieu.

Que monte donc à nos lèvres cette première demande-requête du Notre Père :

« Donne-nous aujourd’hui notre pain de ce jour ».

Qu’elle y monte comme un cri de tout l’être, car le pain de la terre désigne à la fois une réalité et un symbole.

La réalité, c’est l’aliment que le corps réclame.

Le symbole, c’est tout ce qui est nécessaire à l’homme, corps et âme, dans sa condition de créature.

Dieu veut tout d’abord que nous lui demandions avec cette confiance illimitée que des enfants ont en leur père, le pain dont notre corps a besoin pour vivre. Il veut que nous reconnaissions ainsi que tout don vient de Lui.

Dans les pays tempérés et méditerranéens (dans ces pays où Jésus a voulu venir) le pain représente une nourriture complète ainsi que tout ce qui nous est nécessaire pour vivre humainement : non seulement le vêtement, le logement, la santé pour notre corps, mais encore la vérité pour nos intelligences, la force et la vertu pour nos volontés, la liberté, la paix et la joie.

Ce pain, Dieu veut que nous le Lui demandions non seulement pour nous et notre famille, mais aussi pour tous nos frères. Le Pater qui a dit « Notre Père » ne dit pas « donne-moi », mais « donne-nous ». Et on voit alors comment une telle demande nous engage à procurer à nos frères – par l’aumône, le partage ainsi que par le travail – tout ce qu’il dépend de nous de leur procurer pour la satisfaction de leurs besoins, qu’ils soient d’ordre matériel ou spirituel.

Dieu veut également que nous lui demandions pour « aujourd’hui » le pain « de ce jour », c’est-à-dire tout ce qu’il nous faut (et qui est suffisant) pour la réalité de l’instant présent. L’attitude filiale qui est toute d’abandon, minute après minute, à Dieu Notre Père, exclut, en effet, l’inquiétude de l’avenir.

« N’ayez pas le souci du lendemain, nous dit Jésus, le lendemain aura soin de lui-même ». A chaque jour suffit sa peine. N’allons surtout pas croire que ces paroles sont un encouragement à l’oisiveté ou encore la condamnation d’une prévoyance raisonnable. Jésus proscrit seulement les préoccupations excessives. « N’avoir pas le souci du lendemain » cela veut dire, en fait, n’avoir pas la torture du lendemain. Il faut tout simplement que nous soyons fermement convaincus que si Dieu nous donne aujourd’hui ce qu’il nous faut en ce jour, il nous le donnera demain, quand demain sera aujourd’hui.

« Le Père envoie tout. Le Père de demain est le même que celui d’aujourd’hui » se plaisait à répéter le Bienheureux Joseph Cottolengo, fondateur à Turin d’une maison extraordinaire ouverte aux malades sans ressources, aux incurables et aux anormaux et qui depuis plus de 150 ans ne vit que de dons quotidiens.

Quel exemple de confiance absolue en la Divine Providence !

Comprenons enfin, ainsi que nous l’enseignent les Pères de l’Eglise et les Docteurs de la Foi, que le pain pour aujourd’hui demandé par le Pater c’est, plus encore que le pain matériel, le pain spirituel, le pain de l’âme.

Ce pain essentiel c’est, bien sûr, la Parole de Dieu, puisque « l’homme ne vit pas seulement de pain, mais de tout ce qui sort de la bouche de Dieu »[21], mais par-dessus tout, l’Eucharistie, c’est-à-dire Jésus « Pain Vivant descendu du Ciel » qui au moment de la Consécration de chaque messe, change le pain en son Corps afin de nourrir les âmes divinement.

Disons-nous bien que pour nous qui portons en nos âmes comme en un vase fragile la vie même de Dieu, le besoin fondamental – qui passe avant tout autre et par-dessus tout autre – c’est celui de nous nourrir, (chaque jour si possible) du pain eucharistique, afin que par cette communion au Corps Ressuscité de Jésus, la vie divine reçue au Baptême se fortifie et grandisse en nous jusqu’au jour où elle atteindra sa plénitude dans la béatitude éternelle du ciel.

Que Notre Père bien-aimé ne nous laisse donc jamais manquer du pain spirituel, qu’il s’agisse de Sa Parole, des Secours de Sa Grâce ou de l’Eucharistie !

 Demandons-le Lui instamment par l’intercession de Celle qu’Il a chargée de nourrir et d’élever ses enfants dans l’ordre surnaturel, la Vierge Marie, Mère de la Divine Grâce et de toutes les grâces. 

PARDONNE-NOUS NOS OFFENSES COMME

NOUS PARDONNONS AUSSI À CEUX QUI NOUS ONT OFFENSÉS 

C’est en disant « remets-nous nos dettes » que saint Matthieu exprime le plus justement la pensée de Jésus dans cette cinquième demande du Notre Père ; mais en traduisant par « remets-nous nos péchés » saint Luc ne l’interprète pas différemment car dans l’araméen (langue maternelle du Seigneur), le mot « dette » signifie « péché ».

Il importe que nous ayons présente à l’esprit cette notion de remise de dettes lorsque nous disons « pardonne-nous nos offenses », parce que par là nous évoquons beaucoup mieux tout ce qui est déficient dans nos relations avec Notre Père des Cieux : non seulement tous nos actes et tous nos états de péché, mais encore tout ce qui, en nous, ne concourt pas comme il le devrait à la Gloire de Son Nom, à la venue de Son Règne, à la réalisation de Sa Volonté ; autrement dit, tous ces péchés par omission dont nous avons tant de mal à prendre conscience.

« Nous sommes les débiteurs de Dieu, nous lui devons non pas quelque chose, ni peu,

ni beaucoup, mais tout simplement notre personne dans sa totalité ;

nous-mêmes, créatures soutenues et nourries par sa bonté.

Nous, ses enfants, appelés par Sa Parole, admis au service de Sa Glorification,

Nous, frères de l’Homme Jésus-Christ, nous manquons à ce que nous devons à Dieu.

Ce que nous sommes et faisons ne correspond nullement à ce qui nous est donné ».[22]

La cinquième demande du Pater nous rappelle donc cette vérité : à savoir que vis-à-vis de Dieu, nous sommes des débiteurs insolvables, chargés d’une énorme dette d’amour que nous sommes incapables d’acquitter jamais si ce Dieu – dont « le caractère propre est d’avoir toujours pitié de pardonner » - ne daigne nous la remettre en nous appliquant les mérites de Son Fils Jésus, le Rédempteur des hommes.

De ce pain du pardon divin nous avons un perpétuel besoin, beaucoup plus que du pain naturel. Mais ce besoin, qui est le plus essentiel, nous ne pouvons l’éprouver que dans la mesure où nous nous reconnaissons pécheurs, où nous prenons conscience de la malice de notre péché, malice qui est infinie parce que c’est l’Amour Divin Infini que nous méprisons et rejetons chaque fois que nous nous dérobons à une exigence de cet Amour.

Cet humble aveu de notre misère qui engendre un profond regret de nos péchés avec le ferme propos de n’y plus retomber (dispositions qui doivent nous acheminer vers la confession sacramentelle) nous incite à implorer la miséricorde du Père dans une attitude d’âme semblable à celle du publicain de la parabole. Le Dieu de tendresse ne peut alors que céder à la joie qu’il a de pardonner, cette joie que tant de pages de l’Evangile illustrent avec éclat.

« Pécheurs, nous étions en dette d’amour, pardonnés, notre dette est soldée

parce que cet amour qui manquait, passe du cœur de Dieu dans notre cœur.

Dieu nous pardonne en nous donnant de quoi réparer nos fautes

et croître dans son amitié ».[23]

Oui, mais à l’octroi de ce pardon divin, il y a une condition fondamentale que Jésus a formulée en termes très clairs et sans compromis : c’est que nous pardonnions d’abord « du fond du cœur » à ceux qui nous ont offensés. Sur cette relation nécessaire entre le pardon reçu et le pardon à accorder, Notre Seigneur insiste tout particulièrement aussitôt après le texte du Pater en saint Matthieu :

« Si vous pardonnez aux hommes leurs offenses,

Votre Père Céleste vous pardonnera aussi.

Mais si vous ne pardonnez point aux hommes,

Votre Père ne vous pardonnera pas non plus vos offenses ».[24]

Peut-être n’avons nous pas d’ennemis ; peut-être, si nous avons le goût du langage sobre, pensons-nous qu’employer ce terme serait dramatiser les choses. Mais cependant quel être humain a tant soit peu vécu sans avoir à pardonner et même beaucoup à pardonner ?

Il y a ceux qui, méchamment ou non, nous ont causé un tort réel, nous ont fait du mal.

Il y a ceux qui, volontairement ou non, nous ont fait souffrir.

En nous faisant dire « comme nous pardonnons », Jésus nous fait prendre, c’est sûr, un engagement particulièrement coûteux, car le pardon est toujours un sacrifice où on se désarme afin de ne plus pouvoir se venger. Et cela peut nous sembler chose impossible, vraiment contre nature. Comprenons bien toutefois que ce que Jésus nous demande ce n’est pas de déclarer inexistant un tort bien réel : ce qui a été commis a été commis. Il ne nous demande pas non plus de déclarer vertueuse la méchanceté et d’estimer plein de bienveillance à notre égard celui qui nous a fait du mal. Ce qu’il nous demande, c’est de ne jamais laisser subsister le moindre atome de haine dans notre cœur ; c’est d’aimer assez le bien et d’aimer assez l’homme qu’est ce méchant pour vouloir que cet homme méchant devienne bon, que cet ennemi redevienne notre ami en redevenant l’ami de Dieu.

C’est en cela que consiste « le pardon du fond du cœur »[25] et chacun sait par expérience à quel point cette démarche est, dans la plupart des cas, difficile, car elle doit dépasser ces obstacles tenaces que sont notre orgueil ou notre égoïsme.

En vérité, il n’y a que Dieu qui puisse pardonner ; il n’y a que Dieu qui pardonne.

C’est ce qui rend le pardon possible, c’est ce qui lui donne son prix. Quand l’homme pardonne du fond du cœur, c’est que Dieu occupe son cœur, se sert de ce cœur humain pour pardonner.

Le pardon accordé généreusement est une assurance que Dieu est en nous.

Quelle perspective et pour nous quelle espérance !

« Bienheureux ceux qui font miséricorde, car ils obtiendront eux-mêmes miséricorde ».

ET NE NOUS SOUMETS PAS À LA TENTATION

Cette sixième demande du Notre Père pose des problèmes de traduction et d’interprétation.

Il ne faudrait surtout pas comprendre, en la formulant, que Dieu serait l’auteur ou le responsable de la tentation. Dieu n’est l’auteur ou le responsable d’aucun mal, et la tentation est déjà un mal dans la mesure où elle incite au mal.

« Ne nous soumets pas à la tentation » est une manière de parler propre à l’araméen (la langue de Jésus) qui signifie : « fais que nous n’entrions pas dans la tentation » (en y consentant).

Puisque sa très Sainte Volonté est que nous observions ses commandements, Dieu – c’est tout à fait clair – ne tente personne : « que nul s’il est tenté ne dise : c’est Dieu qui me tente ».[26]

Longtemps avant lui, l’auteur de l’Ecclésiastique avait formulé la même prohibition :

« Ne dis pas : c’est le Seigneur qui m’a fait pécher, car il ne fait pas ce qu’il a en horreur.

Ne dis pas : c’est Lui qui m’a égaré, car il n’a que faire d’un pécheur ».[27]

Le tentateur par excellence, qui sollicite positivement au mal, c’est le démon.

L’Evangile nous le présente comme l’Adversaire (Satan), le Grand Menteur ou encore le Mauvais toujours aux aguets pour « enlever la Parole semée au bord du chemin ».[28]

Saint Jean le désigne sous le titre fastueux de « Prince de ce monde ».

Jésus a abattu sa Seigneurie détestable, ce qui ne l’empêche pas de poursuivre les croyants qui observent les commandements et gardent le témoignage de Jésus.[29] Chaque fois qu’il le peut, Satan essaie avec une habileté consommée d’entraîner l’homme vers l’autonomie du pouvoir, laquelle devient autonomie de l’intelligence et refus de la Parole de Dieu, le tout finissant par les révoltes de la volonté et souvent le durcissement et la dégradation du cœur.

Gardons-nous bien par conséquent de minimiser le rôle de Satan qui « rôde comme un lion rugissant cherchant une proie à dévorer ».[30]

Mais le démon n’est pas la seule source de nos tentations :

« Tout homme est tenté par sa propre convoitise qui l’entraîne et le séduit ».[31]

A cause de la blessure que le péché originel a infligée à notre nature, nous avons tous un « penchant mauvais », c’est-à-dire une faculté de désir qui en certaines circonstances cherche à se satisfaire dans le désordre, l’excès, l’égoïsme.

Elle se tient là, en nous, comme une possibilité constante de complicité et de connivence avec ces convoitises du dehors qui nous sollicitent fréquemment et dont saint Jean nous dit dans sa première lettre que le monde est rempli :

« Tout ce qui est dans le monde, la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et

l’orgueil de la vie, vient non du Père mais du monde ».[32]

Il s’agit surtout de l’appât des richesses, des spectacles licencieux, de la vaine gloire et des plaisirs désordonnés. D’une manière générale, les tentations qui nous assaillent correspondent aux sept péchés capitaux dont on a tort de ne plus oser parler : orgueil, avarice, luxure, envie, gourmandise, colère et paresse.

Elles peuvent s’attaquer également à la Foi, à l’Espérance et à la Charité.

« Dès lors, la vie chrétienne est un drame où le bien et le mal s’entremêlent et s’opposent continuellement, en faisant du monde le théâtre d’un combat permanent. L’Ecriture Sainte appelle précisément, lutte, la condition de l’homme sur la terre. C’est là un concept fondamental de notre existence présente, passagère, mais décisive pour notre sort dans la vie future. Le Seigneur a voulu insérer ce concept dans la formule pour ainsi dire officielle de notre prière à Dieu le Père, en nous faisant invoquer son aide contre la menace insidieuse qui pèse continuellement sur notre marche à travers le temps : La Tentation ».[33]

Oui, ce que nous demandons instamment à Notre Père Céleste, ce n’est pas de nous éviter le combat, ayant bien compris que s’il le permet c’est pour que les énergies que nous y déployons nous soient une source de mérites et un moyen privilégié de lui témoigner notre amour.

Ce que nous lui demandons c’est d’avoir à notre égard une providence particulière pour que nous n’ayons pas des difficultés trop grandes à affronter et surtout pour qu’Il ne nous laisse jamais être la proie de la tentation. Nous sommes tellement faibles, en effet, que nous risquons très facilement de succomber ; seuls les secours de la grâce divine humblement demandée, peuvent empêcher notre frêle volonté de céder devant les attraits du mal et de consentir à ses séductions.

Telle est la signification profonde de l’appel véhément que du fond de notre pauvreté, étant bien conscients de notre extrême fragilité, nous devons lancer à Dieu Notre Père en cette sixième demande.

Souhaitons qu’on puisse l’exprimer un jour officiellement par cette formule que le Père Carmignac (expert en Ecritures Saintes) considère au terme de savantes études comme étant la traduction la plus exacte :

« Garde-nous de consentir à la tentation ».

 

MAIS DÉLIVRE-NOUS DU MAL.

Dans cette septième et dernière demande du Notre Père, Jésus nous fait dire « mais délivre-nous du mal ».

Selon le Père Carmignac (qui est expert en la matière), et la plupart des exégètes, la traduction la plus exacte du texte grec est celle-ci :

« Délivre-nous du Mauvais ou plutôt du Pervers ».

A plusieurs reprises dans les Evangiles – en particulier les paraboles du Semeur[34] et de l’Ivraie[35], et la Prière Sacerdotale[36] - Jésus désigne par ce terme l’être personnel invisible, chef des anges déchus qui est l’Adversaire de Dieu et des hommes, comme l’indique si clairement ce nom de Satan qui lui est souvent donné dans la Bible.

« Pécheur dès l’origine » cet esprit pervers poursuit sur la terre la rébellion qu’il inaugura dans le ciel. C’est ainsi que les premiers chapitres de la Genèse nous racontent comment dans sa jalousie du bonheur originel de nos premiers parents il réussit à les séduire, les faisant tomber dans ce très grave péché d’orgueil par lequel ils perdirent l’amitié de Dieu et dont les conséquences furent pour eux et pour tous leurs descendants particulièrement désastreuses.

Dès ce premier drame de son histoire, l’humanité entrevoit cependant qu’un jour elle triomphera de son Adversaire :

« Je mettrai une hostilité entre toi et la femme, entre ta descendance et la sienne.

Elle t’écrasera la tête ».[37]

La victoire de l’homme sur Satan, tel est, en effet, le but même de la mission du Christ, venu pour « réduire à l’impuissance celui qui avait l’empire de la mort, le diable »[38] et « pour détruire ses œuvres ».[39]

Aussi les Evangiles présentent-ils Sa Vie Publique comme un combat contre Satan, lequel atteint son paroxysme au moment de la Passion.

En cette « Heure » du Christ qui, selon le plan providentiel, est en même temps la Sienne : « l’heure et le pouvoir des ténèbres », Satan semble triompher pour jeter hors de ce monde le Fils de Dieu en le faisant mourir. De fait, Jésus meurt sur la Croix, mais comme cette Croix représente l’acte d’obéissance qui annule la désobéissance du péché, Satan se trouve en fin de compte frustré de sa victoire. Il ne peut rien contre la manifestation suprême de l’Amour qui éclate dans le Sacrifice rédempteur librement consenti par le Fils Bien-Aimé : « l’Heure » de la Croix Glorieuse c’est aussi l’heure où « le Prince de ce monde est jeté bas ». Ainsi, Jésus dans le mystère de Sa Mort et de Sa Résurrection s’est-il révélé comme ce « plus fort » qui a triomphé sur « l’homme fort », Satan, et l’a détrôné.[40]

Comprenons bien toutefois que si la Résurrection du Christ consacre la défaite de Satan, elle ne met pas fin au combat que chaque chrétien doit mener contre lui tout au long de sa vie avec ces armes particulièrement efficaces que sont la prière, l’esprit de sacrifice et les sacrements. Tel est en effet le tragique de notre destinée : nous avons à choisir entre Dieu et Satan, entre le Pervers et le Véritable.[41]

Au dernier jour nous serons à jamais avec l’un ou avec l’autre.

Voilà pourquoi Jésus, après nous avoir

donné ce grave avertissement : « craignez Celui qui peut perdre dans la Géhenne à la fois l’âme et le corps » nous fait prier le Père pour qu’il daigne, par sa Toute Puissance, nous soustraire aux attaques de Satan et nous éloigner le plus possible de son influence perverse. Car nous avons en lui un ennemi redoutable qui agit sur notre imagination et nos facultés supérieures, s’efforçant par ses ruses et ses pièges (il va, nous dit saint Paul, jusqu’à se déguiser en ange de lumière) de nous entraîner dans le péché.

Or, le péché (qui est commis dès que l’on consent à la tentation) est le plus grand mal qui puisse nous arriver.

Saint Thomas d’Aquin nous dit que c’est le mal au sens suprême, car il blesse l’Amour créateur, crucifie le Christ, fait perdre à l’âme la Vie surnaturelle et l’engage, si elle ne se repent pas, sur le chemin de la perdition éternelle.

Oh ! comme il faut supplier Notre Père Céleste si miséricordieux de nous délivrer, par sa grâce, de cette triste situation de péché qui constitue pour l’âme le pire des esclavages.

Mais notre prière, pour être délivrés du mal, ne saurait se limiter à une seule catégorie du mal, fût-ce celle du mal par excellence.

C’est de toutes les formes de mal possibles qu’il nous faut demander d’être délivrés, dans la mesure où elles nous seraient nuisibles : les souffrances infligées par les hommes ou par de cruelles maladies, les cataclysmes, l’enfer terrestre que constitue la misère, les conditions de vie anormales qui engendrent toutes sortes de maux, les peines du cœur, l’angoisse ou encore les ténèbres spirituelles.

Comprenons, enfin, que cette septième demande du Notre Père, comme les trois premières, est orientée également vers la fin du monde et le Retour du Christ :

« Comme elles, elle ne sera pleinement accomplie qu’au-delà de ce monde et de son histoire. C’est contre le mal dans toute son ampleur et sous toutes ses formes qu’elle élève sa plainte, et contre la racine du mal, et contre cette menace du mal qui se cache partout,

et contre cet empire du mal sous lequel se débat le monde,

contre le mal à tous les sens du mot,

dont la déroute finale sera le triomphe de la Sainteté de Dieu,

du Royaume de Dieu et de la volonté de Dieu ».[42]



[1] Cf. Luc 11. 2

[2] Jn 10. 30

[3] Gal. 4. 4

[4] I Jn 3. 1

[5] Rom 8. 14 - 17

[6] Mt 23. 8-9

[7] Un moine de l’Eglise d’Orient

[8] Ps. 145

[9] Jn 1. 18

[10] Jn 14. 23

[11] Heb. 13. 14-15

[12] Col. III. 1-4

[13] Eph. 16. 6-12

[14] Mt 5. 16

[15] I Cor 15. 28

[16] St Augustin

[17] Cf. St Augustin

[18] St François de Sales

[19] Luc 18. 18-23

[20] Père Carré

[21] Deut. 83

[22] Karl Barth

[23] Père Carré

[24] Mt. 6. 14-15

[25] Mt. 18. 3-5

[26] Jac. 1. 13

[27] Siracide 15. 11-12

[28] Mt. 13. 4 et 19

[29] Cf. Ap. 12. 17

[30] I Pier. 5. 8

[31] Jac. 1. 14

[32] I Jn. 2. 16

[33] Paul VI

[34] Mt. 13. 19

[35] Mt. 13. 38-39

[36] Jn. 17. 15

[37] Gen. 3. 15

[38] Heb. 2. 14

[39] I Jn. 3. 8

[40] Cf. Luc 11. 11-22

[41] Cf. I Jn. 5. 18-21

[42] Raïssa Maritain

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Publié par Abbé Pierre Cousty - dans Conférences
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