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7 mars 2022 1 07 /03 /mars /2022 15:16

Esclave et maître unis jusqu'au martyre.

Je t’en prie, grand-père, raconte-moi enfin comment maman est morte.

Comme à chaque fois que cette question est abordée, la main ridée que tient l’enfant est prise d’un léger tremblement, mais cette fois la fillette n’en a cure. Il y a si longtemps qu’elle voudrait savoir. Le vieil homme semble toujours heureux de satisfaire sa curiosité insatiable. Pourquoi reste-t-il muet dès que l'on parle de Perpétue ? Sa maman, Priscilla ne l'a jamais vue, sauf sur un portrait en bois peint, dans la chambre de son grand-père. À chaque fois qu’elle contemple l’image de cette jeune femme brune aux grands yeux noirs qui lui sourit tristement, elle n’est pas peu fière d’être sa fille. Car Perpétue était ravissante ; c’est bien la seule chose que grand-père ait jamais accepté de dire à son propos. Il a ajouté, un jour, en caressant les boucles sombres de Priscilla, qu’il croyait tenir dans ses bras sa propre fille. Cette maman à qui elle ressemble tant, la fillette voudrait quand même savoir qui elle était.

Le vieil homme hésite. Il voudrait tant épargner à l’enfant ce douloureux récit, dont la moindre péripétie revient le hanter presque toutes les nuits. Mais il faudra bien finir par tout lui raconter ; autant le faire maintenant, puisqu’il sait qu’elle ne lui laissera pas de répit jusqu’à ce qu’il ait accédé à la requête quelle répète inlassablement depuis quelques jours.

- Écoute, ma Priscilla... Ta maman était la plus jolie de toutes les matrones de Carthage. Elle avait tant d’allure, elle était si intelligente. Très obstinée aussi ; c’est ce qui a fini par causer sa perte. À son mariage, je me suis réjoui de la vie brillante qui s’ouvrait devant elle, car une jeune femme aussi accomplie semblait mériter tout le bonheur du monde. Mais je ne savais pas, alors, quelle était chrétienne.

- Qu’est-ce que cela a d’étonnant ? Ne sommes-nous pas chrétiens nous aussi, grand-père ?

- À l’époque, je ne l’étais pas encore. C'est ce qui est arrivé à ta maman qui m’a conduit à me convertir. L’empereur Septime Sévère voyait les chrétiens d’un mauvais œil. Il avait l’impression qu’ils menaçaient son pouvoir, et que 1’adoration qu’ils portaient à un Dieu unique les empêchait d’honorer César comme il se devait. Un jour de l’année 203, la communauté de Carthage a subi une persécution, comme d’autres avant elle. Perpétue n’a rien fait pour dissimuler sa foi ; au contraire, elle semblait n’avoir de désir plus ardent que d’aller clamer ses convictions à la face des procurateurs. Elle a donc été très vite menacée. Je pensais pouvoir la protéger, car l’un des magistrats comptait parmi mes meilleurs amis. Mais quand celui-ci lui a dit qu’elle aurait la vie sauve si elle acceptait de faire un sacrifice devant le buste de l’empereur, elle est entrée dans une de ces colères dont elle avait le secret, et qui faisaient toujours trembler tout le monde.

- Même toi, grand-père ? demanda la fillette d’un air incrédule.

- Même moi, Priscilla, et je peux te dire que je n’ai jamais autant tremblé que quand je l’ai vu se mettre en colère ce jour-là, car je savais qu’elle était perdue si elle provoquait un esclandre. C’est bien sûr ce qui est arrivé. Elle a répondu à Hilarianus très lentement, comme si elle pesait tous ses mots : « Je refuse. Il n’y a qu’un seul Seigneur, c'est le Christ. N’essaie pas de ruser avec moi ! » J’ai essayé d’intervenir, mais il était trop tard. Les magistrats s'estimaient insultés, et ils ont fait enfermer ta maman dans la prison de Carthage. Tu l’y as suivi, Priscilla, car tu n’avais que quelques mois et aucun nourrisson ne peut se passer de sa mère à cet âge-là. Vous étiez entourées là-bas de cinq compagnons. Il y avait parmi eux une esclave de notre maison, chrétienne elle aussi, qui s’appelait Félicité. Elle non plus n’avait rien voulu entendre quand on lui avar proposé de se sauver par un simple sacrifice. Elle aimait beaucoup ta maman, et cette amitié était réciproque. Cela m'étonnait un peu à l’époque, car je ne savais pas encore qu’il n’y a chez les chrétiens ni esclaves ni maîtres. Félicité attendait un bébé pour le mois suivant, ce qui contribua sûrement à la rapprocher de Perpétue.

Je connais les plus menus détails et leur vie en prison par leur geôlier. J’étais tellement avide d’avoir des nouvelles de ma fille que j'aurais été prêt à couvrir d’or ce rustre pour qu’il me parle d’elle J’allais le voir tous les soirs et il me faisait un rapport exact de ce qui se passait dans la journée. Perpétue, d’après lui, ne laissait jamais paraître la moindre appréhension. Je n’avais aucune peine à le croire. Ta maman avait toujours montré une parfaite maîtrise d’elle-même. Ses nobles aïeux n’auraient pas rougi d’elle.

Un jour que je regardais avec horreur les murs noirs de cet endroit sinistre, le garde m’a dit pour me consoler, car au fond ce n’était pas un mauvais bougre : « Rassurez-vous, votre fille a déclaré aujourd’hui qu’elle se sentait ici aussi bien que dans un palais, puisqu'elle avait le droit d’allaiter son bébé ».

Mais j’ai su depuis, par le témoignage de chrétiens qui en avaient réchappé, que Perpétue avait affreusement peur de la mort. Elle avait reçu le baptême en prison, ce qui ne l’empêchait pas de faire des cauchemars épouvantables. Elle a rêvé une nuit, par exemple, quelle se trouvait au pied d’une échelle hérissée de poignards. Le dernier barreau, certes, atteignait le ciel, mais avant d’y accéder, que de souffrances à endurer !

Devant la mine horrifiée de Priscilla, le vieil homme se mord les lèvres. Il s’était pourtant promis de ne pas aller trop loin dans les descriptions. Il y aurait les nuits prochaines des larmes à essuyer et des visions à dissiper.

- Et puis, grand-père ? demande la fillette dans un souffle, en le voyant s'interrompre.

- Et puis... Et puis les jeux ont commencé. Félicité venait d’accoucher. Elle était tellement persuadée que le Seigneur lui permettrait de mettre son enfant au monde avant qu'il ne soit trop tard qu’elle avait refusé de demander un sursis. Pareille inconscience avait sidéré le geôlier. À l’ouverture des jeux, on a voulu forcer les prisonniers à revêtir les habits des prêtres de Saturne. Perpétue a rétorqué qu’elle ne paraîtrait pas dans un accoutrement aussi ridicule, et pour cette fois personne ne s'est avisé de lui faire entendre raison. Le tribun a accepté que les chrétiens pénètrent dans l’amphithéâtre normalement vêtus.

- Est-ce que tu étais là, grand-père ?

- Oui, Priscilla. J’aurais dû rester à la maison, bien sûr. Mais jusqu'au dernier moment, j’ai espéré pouvoir faire quelque chose. Mes illusions m’ont d’ailleurs vite quitté. A peine arrivés dans l’arène, les chrétiens ont apostrophé le procurateur, en lui disant qu’il serait responsable devant Dieu de la mort qu’il leur infligeait. Cela a achevé d’exaspérer Hilarianus, qui a ordonné aux bourreaux de les flageller. Perpétue et ses compagnons, eux, se sont contentés de le remercier pour ces coups de fouet qui les rapprochaient de la passion du Christ. Puis on a fait entrer les bêtes. J’ai vu un vieillard du nom de Saturus, dont le geôlier m’avait dit qu'il avait baptisé ta maman, se faire tuer par un léopard.

Perpétue et Félicité avaient été emprisonnées dans un filet très serré et livrées à une génisse. La foule, dans un instant de clémence, a exigé qu’on les fasse sortir de l’arène, et je me suis repris à espérer. Mais elles sont réapparues quelques instants plus tard habillées de tuniques flottantes. La génisse les a chargées. Je m’étais couvert les yeux de mes deux mains, mais je n’ai pas pu m’empêcher d’écarter les doigts pour regarder la scène. Perpétue a été jetée au sol la première, mais elle s’est relevée très vite pour venir en aide à Félicité qui venait de tomber à son tour. En voyant cela, la foule a eu pitié une deuxième fois et les a fait mener à la Porte Sauve. Ce n’était qu’un nouveau sursis. Pour finir, un léopard a eu raison de Félicité, et un glaive de Perpétue...

Le vieil homme se tait. Il devine l’effet de son récit sur l’enfant. N’a-t-il pas lui- même la gorge serrée au souvenir de ce sang qui était le sien et qu'il a vu couler sur le sable ? Mais il faut éviter à tout prix que la fillette s’emmure dans la tristesse. Aussi se penche-t-il vers elle pour murmurer avec douceur : Sais-tu, Priscilla, quand on met côte à côte les noms de Félicité et de Perpétue, on obtient quelque chose qui veut dire « bonheur éternel »…

Et l’enfant sourit à travers ses larmes.

Source : Le Livre des Merveilles

Cliquez sur le léopard pour ouvrir l'histoire en PDF

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